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 Styles, esthétique et formation des bonsaï

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ginkgo
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   Posté le 10-12-2011 à 18:00:10   Voir le profil de ginkgo (Offline)   Envoyer un message privé à ginkgo   

Comment conduire un plant vers un bonsaï, techniques et règles esthétiques

©Ginkgo: dessins, texte et photos (hors celles dont l'auteur est mentionné)


Qu'est ce qu'un bonsaï: vaste question. Il est possible d'en donner une définition assez précise: arbre ou plante en pot, selon la tradition japonaise, un terme sans doute dérivé du chinois pensaï ou penzaï, dont on retrouve quelques traces dès le 8ème siècle en Chine.

Les japonais, s'inspirant des courants philosophiques et artistiques chinois, en feront un art à part entière, avec des règles précises et codifiées.
Il est utile de comprendre et connaître ces conventions esthétiques, les bases servant à former et définir l'aspect final d'un arbre, pour être lues et comprises par tous.

Pour qu'un simple arbre puisse prétendre à la dénomination de bonsaï, il doit aussi véhiculer une histoire, une émotion poétique représentant une idée de la nature, le vécu d'un arbre majestueux, âgé, vigoureux, ayant subi les intempéries et les aléas du temps.

Avant de parvenir à ce stade, il va se passer de nombreuses années, durant lesquelles les travaux de culture, de mise en forme et d'affinements successifs auront été accomplis avec un suivi rigoureux.

L'objet de cet article est de fournir quelques éléments esthétiques et règles issus de la tradition japonaise. Il ne prétend être ni un guide ni un manuel, juste un éventail des principales qualités d'un art désormais diffusé partout sur le planète.
Rien ne saurait remplacer l'observation des arbres dans la nature et des master-pieces présentés dans les grandes expositions de bonsaï ou au travers des revues et albums. Apprendre à regarder, demeure la démarche fondamentale de tout amateur désireux de se perfectionner.


Acer palmatum 'Seigen' style Moyogi - Parc Floral de Paris



1- LES STYLES EN BONSAÏ
les styles principaux
les styles secondaires
les styles avec troncs multiples

2- GRANDS PRINCIPES FONDAMENTAUX DE FORMATION
Nebari
Ligne de tronc
Branches
Face avant

3- PRINCIPES ESTHETIQUES
Les pleins et les vides
Point focal et profondeur

4- EQUILIBRE ET DYNAMISME
La position de la cime et l'effet dynamique des masses foliaires
Branche tirante, d’appui ou perçante

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1- LES STYLES EN BONSAÏ
Les Japonais ont idéalisé et formalisé les formes d'arbres observées dans la nature pour en dégager différents syles. La formation d'un bonsaï s'inscrit dans l'un ou l'autre des styles ou dans la combinaison de deux ou plusieurs styles. Selon les espèces, certains styles seront plus adaptés que d'autres.

a- les styles principaux

Bunjin
Lettré ou litterati, un arbre de ce style, par son dénuement et la très grande sobriété de sa ramure, s'apparente à une calligraphie, à la limite de l'abstraction. Ce style est issu d'une grande tradition picturale japonaise, durant la période Edo, dont le courant Nanga avec ses principaux représentants: Ike No Taiga, Yosa Buson, Tanomura Chikuden ou Tani Buncho.

Le tronc fin et la ramification fine et dépouillée caractérisent le style Bunjin, dont peu d'arbres peuvent véritablement s'en réclamer.


Gros plan d'un rouleau peint (Kakemono) par Tanomura Chikuden (1775-1835)

http://www.youtube.com/watch?v=h27mzdermc8&feature=related
Deux interviews de Japonais sur Youtube

Chokkan
Le tronc doit être rigoureusement droit, avec une parfaite conicité et disposition des branches en alternance de part et d'autre du tronc, représentant un arbre de plaine.


Arbre combinant les styles Chokkan et Sabamiki avec un jin de tête en forme d'ancre - Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)


Erable de Buerger - Exposition AFAB/club du Point du Jour - Chatenay Malabry 2007

Kengai
Les arbres de ce style représentent des arbres poussant à flanc de montagne. Le tronc et la végétation doivent descendre plus bas que le pot.


Romarin de J. F. Busquet - FIB Saulieu 2011

Moyogi
Style vertical, les courbes du tronc sont modérées



Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Shakan
Le tronc s'incline plus ou moins fortement, comme ceux des arbres poussant sur les collines, sous l'influence des vents


Ce style est ici combiné avec un Sharimiki - Exposition régionale FFB - Rouen 2011

Tachiki
Droit informel, vertical libre, les courbes du tronc sont faibles


Cedrus libanii - Exposition AFAB/club du Point du Jour - Chatenay Malabry 2007

b- les styles secondaires

Fukinagashi
Un style peu présent en exposition. L'arbre subi les vents dominants, tronc et branches sont orientés à l'opposé du secteur venté.


Exposition AFAB/club du Point du Jour - Chatenay Malabry 2007

Han Kengai
L'arbre pousse à mi hauteur ou au sommet d'un paroi rocheuse s'étendant à l'horizontale pour rechercher la lumière


Pin de Pius Notter - FIB Saulieu 2011

Hôkidachi
Arbre de plaine solitaire, la ramure très dense se développant en balai


Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Ishitsuki
Arbre planté sur une roche figurant une falaise, une montagne ou une île


Exposition AFAB/club du Point du Jour - Chatenay Malabry 2007

Neagari
Les racines de l'arbre sont largement apparentes


Exposition l'Atelier Bonsaï de Sénart - la Faisanderie Etiolles 2009

Nejikan
Arbre au tronc tortueux, parfois enroulé sur lui-même, avec des courbes très accentuées


NoedlanderTrophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Sabamiki
Le tronc ou une partie du tronc est profondément creusé


Erable au tronc creux de Walter Pall

Sekijôju
Les racines de l'arbre sont découvertes le long d'une roche ravinée par les pluies


Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Sharimiki
Les arbres de ce style présentent des sharis, avec une écorce partiellement disparue et des bois morts importants, jusqu'à ne laisser apparaître qu'une veine vivante

Sôju
Troncs jumeaux partant d'une même base

Sôkan/Sakan
Tronc double/triple partant d'une même base


Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Takozukuri
Le tronc est très tourmenté et sinueux évoquant une tentacule de pieuvre


Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

c- les styles avec troncs multiples

Ikadabuki
L'arbre s'est couché sur le sol et les branches en se développant forment chacune un nouveau tronc, également appelé forme en radeau


Aubépine de John Pitt - FIB Saulieu 2011

Kabudachi
Plusieurs troncs se sont développés en cépée à partir d'une même motte racinaire

Kôrabuki
Plusieurs troncs à partir d'une même souche en forme de carapace de tortue

Netsunagari
Troncs multiples se développant à partir d'une racine rampante

Yose
Les bosquets ou forêts prennent un nom différent selon le nombre d'arbres qui les compose. Tous les arbres sont indépendants et de ce fait à distinguer des styles Kabudachi, Kôrabuki, Ikadabuki et Netsunagari. Les arbres implantés sont en nombre impair, sauf le style Sôju qui en comporte deux.
On retrouve les nombres en Japonais dans les dénominations: 3, 5, 7, 9, San, Go, Nana, Kyû ce qui donne Sanhon-Yose, Gohon-Yose, Nanahon-Yose, Kyûhon-Yose. Au-delà de 9 arbres, la forêt devient Yose-Ue et peut ne comprendre qu'un nombre pair d'arbres.


Nanahon-Yose - Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)


Yose-Ue - Noedlander Trophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)



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Bashô Matsuo
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2- GRANDS PRINCIPES FONDAMENTAUX DE FORMATION

La construction d'un bonsaï à partir d'un semis ou d'un plant de pépinière obéit à des règles strictes, qu'il s'agisse de caractéristiques physiques (Nebari, ligne de tronc, distribution des branches) et de proportions (hauteur, diamètre du tronc, envergure des branches). Le caractère de l'arbre jusqu'au bonsaï, une fois mis en place les principes fondamentaux, se poursuivra par les travaux de ramification et le vieillissement naturel de l'écorce.

A- La mise en place des caractéristiques physiques

Puisqu'il faut chercher à représenter un arbre comme ceux que l'on peut observer dans la nature, un bonsaï se définit par trois caractéristiques physiques primordiales, son implantation ou sa relation au sol, son tronc et la répartition de ses branches.
Parce qu'il est réduit et limité en hauteur, le bonsaï doit offrir à l'observateur une architecture caractérisant un bel arbre de plaine, de forêt ou de montagne. Ainsi une belle et large base donnera l'impression que l'arbre est âgé, puissamment implanté dans le sol. Son tronc sera bien conique, devenant plus fin à la cime. Les branches seront bien réparties de part et d'autre du tronc.

a- le Nebari
Il s'agit du pied de l'arbre, l'endroit où les départs des racines à partir du tronc créent un évasement, épousant le sol et ancrant l'arbre en donnant un sentiment de stabilité et d'implantation solide.
On cherchera à obtenir une distribution homogène et régulière des racines sur le pourtour du tronc, par leur sélection à chaque rempotage, par des travaux de réduction des racines, en privilégiant la pousse des racines faibles au détriment des plus fortes, de façon à ce qu'elles deviennent sensiblement de même force.


Nebari d'érable - NoedlanderTrophy 2010 (Photo Philippe Sarazin)

Toutefois, selon le style de l'arbre, le nebari peut réclamer une différenciation dans l'épaisseur de chaque racine.
Par exemple, sur un arbre de style droit, strictement (Chokkan) ou informel (Moyogi), les racines sont harmonieusement réparties autour du tronc, alors qu'un arbre penché (Shakan), en cascade ou semi cascade, pourra comporter une racine plus épaisse, plus puissante du côté opposé à celui vers lequel l'arbre penche, pour bien marquer visuellement son ancrage au sol, comme pour l'empêcher de tomber.



Nebari d'un yamadori de pin sylvestre

b- la ligne de tronc
C'est une ligne imaginaire passant par l'axe du tronc en épousant les mouvements du tronc. Cette ligne part du nebari jusqu'au sommet de l'arbre.

Pour construire un arbre, il est primordial de bien déterminer cette ligne, avec les différents mouvements dans l'espace (plans horizontal, vertical et de profondeur). Lors du choix de la face avant, il faut que cette ligne de tronc offre idéalement au regard le plus possible de mouvements et d'accidents.



Au contraire, un bonsaï en style Chokkan ou Hôkidachi, ne présentera aucun mouvement dans sa ligne de tronc.

c- les branches
Celles-ci doivent être bien réparties de part et d'autres de l'arbre avec une logique de construction qui est la même que sur un arbre en pleine nature.

- A titre d'exemple, les premières branches de l'arbre doivent être plus grosses que celles les plus hautes, car elles sont apparues en premier quand l'arbre était jeune et elles n'ont cessé de grossir au fur et à mesure que l'arbre poussait en hauteur. A contrario, les branches les plus hautes apparues plus tardivement seront donc plus fines et moins longues.

- En toute logique, les branches inférieures, portant plus de feuillage et par leur propre poids, auront tendance à s'abaisser vers le sol. Les branches hautes se rapprocheront d'avantage de la verticale.

Les Japonais ont conçu des règles précises concernant les branches principales.

-La première branche, Ichi-no-Eda, est fondamentalement la plus importante. De ce fait, elle devra est implantée sur le tronc selon les caractéristiques propres à l'espèce, et posséder une bonne conicité, du mouvement dans les trois plans, et une ramification fine et dense. Elle devra être impérativement située à droite ou à gauche du tronc. Elle sera donc plus longue, plus belle et plus massive tout en portant une masse foliaire plus importante que les autres branches.

- La seconde Branche ou Ni-no-Eda sera implantée à l'opposée de la première, moins épaisse et plus courte que la première.

-La branche arrière ou Ushiro-Eda, vient idéalement de suite après la 1ère branche, ou à défaut, après la seconde branche. Elle donne à l'arbre la profondeur nécessaire, doit être visible légèrement, à droite ou à gauche de l'arbre.

Les autres branches se répartissent en alternance jusqu'à la cime. Ainsi, si la 1ère branche est à droite, la seconde sera à gauche, la troisième à droite, etc… Leur épaisseur et leur longueur, ainsi que la distance en chaque branche, diminuent progressivement vers le sommet de l'arbre. Les espaces entre les branches doivent être inégaux.

Selon qu'il s'agisse d'un feuillus ou d'un conifère, les branches ont une inclinaison différente. Dans le cas d'un feuillus, le départ d'une branche est toujours orienté vers le haut, au-dessus de l'horizontale. La branche peut ensuite, par différents mouvements et ruptures, s'abaisser le plus naturellement possible, comme sous l'effet du poids du feuillage, notamment les premières branches.
A l'inverse, les conifères qui sont des arbres d'altitude, ont des branches qui s'inclinent tout de suite, dès le départ du tronc, sous les effets conjugués du poids de la neige et du givre.

d- la face avant
Un bonsaï se construit en trois dimensions, mais à partir d'une vue statique définie: la face avant. Le regard doit embrasser la totalité de l'arbre, percevoir le mouvement du tronc, la répartition des branches et des masses foliaires, une ou plusieurs branches arrières assurant la profondeur, de façon à ce que le spectateur qui regarde l'arbre voit celui-ci dans toute sa beauté et son caractère, depuis le pot jusqu'au sommet de l'arbre.
Ce qui va principalement orienter le choix de cette face, c'est le nebari. Un arbre possède toujours un côté où le nebari est le plus large. C'est ce côté qui sera choisi comme face avant.

Ce serait effectivement simple si une autre notion tout aussi fondamentale dans le choix de la face avant ne venait bousculer le choix effectué. En effet, la ligne de tronc est tout aussi importante dans la construction de l'arbre que le seul nebari. La face avant doit présenter cette ligne de tronc de façon la plus belle, avec des courbes et de ruptures, représentante de l'espèce.

La face avant sera donc un compromis entre le côté présentant le nebari le plus large et la ligne de tronc la plus intéressante. Une fois cette face potentiellement arrêtée, la position des branches est le troisième critère à satisfaire. L'implantation de la première branche sur le tronc doit être visible. En aucun cas il ne peut s'agir d'une branche arrière

- Sur cette face avant, il faut veiller à ce que la cime de l'arbre ne soit pas fuyante, celle-ci devant s'incliner vers le spectateur.

- Le Tachi-agari (fût ou partie du tronc située entre le nebari et la première branche de l'arbre) ne doit pas offrir de courbe prononcée en gorge de pigeon face au spectateur.

B- Les proportions

Les proportions entre les branches et le tronc, entre la largeur du tronc et sa hauteur, les rapports entre pots et arbre ont été établis pour permettre la construction d'un arbre idéal et harmonieux.

Dans le cas d'arbres en style simple: Chokkan, Tachiki, Shakan et Moyogi par exemple, John Yoshio Naka préconise un rapport précis entre la hauteur définitive de l'arbre et l'épaisseur du tronc prise au-dessus du nebari. Ce rapport varie de 1 à 3, ou de 1 à 6, plus rarement de 1 à 12. Pour un plant dont le diamètre est de 4cm, dimension prise un peu au-dessus du nebari, la hauteur pourra se situer à 12, 18 ou 48cm, selon l'espèce. Les érables palmés, par exemple, peuvent avoir un tronc fin, dans un rapport de 1 à 12, mais les branches auront une importante envergure.

- l'envergure maximale des branches et la hauteur de l'arbre se situent de préférence dans un rapport de 1 à 2. S'agissant d'un arbre de 48cm de haut, la largeur entre deux branches les plus longues sera de 14cm au minimum et inférieure à la hauteur totale de l'arbre.

- la première branche Ichi-no-Eda devra se situer au 1er tiers de toute la hauteur de l'arbre. A partir d'un plant, si l'implantation de la 1ère branche se situe environ à 10 cm au-dessus du nebari, la hauteur de l'arbre ne pourra excéder 30cm.

la construction de l'érable ci-dessous le place dans un rapport de hauteur de 1 à 3, avec la première branche située au 1er tiers….


…le rapport largeur du nebari/hauteur de l'arbre se situe de 1 à 3, le nebari étant d'ailleurs un peu plus large qu'un tiers de la hauteur de l'arbre


Cependant, il existe de nombreux cas qui viendront tempérer voire contredire ces règles. Par exemple le cas d'un arbre dont le tronc est extrêmement large à la base, la largeur des branches entre l'extrémité des branches les plus longues peut être supérieure à la hauteur de l'arbre.

- la longueur du pot d'un arbre sera un peu plus grande que les 2/3 de la hauteur de l'arbre. Pour un arbre de 48 cm, la longueur du pot se situera approximativement entre 32 et 35cm. Les potiers utilisent ensuite leurs propres proportions pour définir la largeur du pot par rapport à sa longueur.

- la hauteur d'un pot est de préférence identique à la largeur du tronc prise au-dessus du nebari.

la proportion arbre/pot est ici bien illustrée, la hauteur du pot (hors pieds)est égale à la largeur du troncjuste au-dessus du nebari



Edité le 13-12-2011 à 09:29:57 par ginkgo




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3- PRINCIPES ESTHETIQUES

A- Les pleins et les vides

En occident nous avons plutôt l'habitude de percevoir les objets par leurs contours, textures et formes. De ce fait, le bonsaï est principalement vu par son architecture, la qualité du placement de sa ramification et de sa frondaison dans l'espace. En orient, et plus particulièrement au Japon, les espaces vides définis par la matière ont autant d'importance que la matière elle-même. Les Japonais, devant un bonsaï, ont même coutume de dire qu'ils aiment voir ce qui est caché derrière l'arbre.

La lecture d'un bonsaï peut se satisfaire de la perception d'un beau mouvement harmonieux, d'une écorce délicatement craquelée ou d'un bois mort dramatique évoquant l'usure et la patine du temps.
Pourtant en s'exerçant à regarder différemment, en forçant l'œil à distinguer cette frontière mouvante entre matière et vide, l'endroit mal défini ou l'espace vide rejoint la brutalité d'une écorce âpre et fragmentée ou au contraire la délicatesse d'un feuillage, une autre beauté est révélée, immatérielle et onirique.

Pourtant les peintres occidentaux se sont ingéniés à représenter tout ce qui leur était donné de voir, jusqu'au-delà du réel, du sfumato cher à Léonard de Vinci aux vues brouillées de la cathédrale de Rouen par Claude Monet, par exemple. Mais il semble que seul l'œil exercé de l'artiste soit aujourd'hui capable de percevoir la matière par les espaces vides qui l'entourent. Notre regard contemporain, tant sollicité par l'image, est atteint de cécité.

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Une hypothèse est que l'espace vide est né au Japon, probablement aux alentours du milieu du XVIII ème siècle, lorsque des commerçants hollandais purent diffuser les techniques de perspective dans la représentation picturale, techniques héritées de la Renaissance italienne et française. Les artistes japonais, jusqu'alors uniquement influencés par la peinture chinoise, vivant dans un monde fermé encore interdit aux étrangers, s'y confrontèrent, tentant de l'adapter à leur propre système de représentation, où la Nature tenait lieu de source d'inspiration, mais toute entière tournée vers une recréation idéalisée et symbolique. Certains peintres, faute peut-être de comprendre la géométrie calculée d'une perspective linéaire, conçurent un système pictural, basé sur différents plans successifs, le vide se substituant à un ou plusieurs de ces plans pour suggérer la profondeur et l'éloignement des plans. Ce système s'adaptant parfaitement à la peinture sur rouleau, où le support traditionnel de papier ou de soie est essentiellement vertical, plus haut que large. Depuis, bien des peintres nippons ont représenté dans l'espace, des éléments de la nature grâce à un premier plan principal inclus dans le cadre strict du kakemono, généralement de matière pleine comme une branche ou un tronc traversant de part en part le support, puis un second plan, mêlant espaces vides et figures thématiques, se chargeant de nourrir la scène.



Hiroshige - Kisokaido - station N°32 Motoyama

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Dans la construction d'un bonsaï, s'habituer à regarder l'arbre par ses espaces vides contribue à lui donner une autre dimension et permet de découvrir des détails objectifs gênants, qui sans ça, ne seraient restés qu'au stade d'une vague impression de malaise indéfini.

Espace vide principal ou secondaire

Le bonsaï offre à l'observateur différents types d'espaces vides que l'on peut schématiquement regrouper en espaces vides principaux, secondaires et tertiaires, selon leur emplacement dans sa construction. Si l'on regarde un bonsaï comme une image en 2 dimensions, celui-ci doit d'abord posséder l'indication indispensable de son orientation, soit vers la droite, soit vers la gauche, ne serait-ce que pour être convenablement associé à un shitakusa ou un suiseki lors d'une exposition. Cette direction est donnée par le mouvement général du tronc, une branche, mais plus sûrement par sa cime.
L'espace vide est défini par le mouvement du tronc à son tachiagari, c'est à dire entre le nebari et la 1ère branche ou la 1ère masse foliaire. Par exemple, avec une direction de cime à droite, l'espace vide défini sera appelé espace vide principal, alors que le côté gauche du tronc définira l'espace vide secondaire.

Les espaces vides A, B, C sont respectivement les espaces vides principaux, secondaires et tertiaires


érable palmé de Pius Notter - FIB Saulieu 2011

Espace vide tertiaire
Ce sont les espaces ménagés entre les masses foliaires au-dessus du tachiagari, mais aussi les espaces vides intérieurs, découpes dans la frondaison, bois morts transpercés, etc…


Pin de Jean-François Busquet - FIB Saulieu 2011

B- Point focal et profondeur

Un bonsaï est fait pour être vu principalement sur sa face avant. Idéalement le regard doit être attiré vers le premier tiers ou la première moitié de l'arbre. Toute la construction en trois dimensions doit en tenir compte, lors des premières mises en forme de l'arbre par la ligature et la taille.


Ainsi la cime doit s'incliner légèrement vers l'observateur, fermant l'espace visuel supérieur. Les premières branches s'avancent légèrement vers l'avant, définissant un premier plan et refermant l'espace de l'arbre vers l'intérieur, cependant qu'une ou plusieurs branches situées à l'arrière donneront de la profondeur à l'arbre. L'angle légèrement fermé par les premières branches concentre le regard vers le centre de la construction.

Un jin, un shari, un espace vide, une forme créée par une ou plusieurs branches attirent l'œil, soit en point focal principal, soit en point focal secondaire.

Dans le cas du pin de Jean François Busquet, ci-dessous, un gros jin a été parfaitement travaillé, comme point focal principal. A ce jin, répond une grosse branche abaissée le long du tronc en branche tirante, l'ensemble de l'arbre suggérant un aigle avant son envol



Dans l'exemple de ce feuillus, l'importance du bois mort aimante inéluctablement le regard. Mais la partie verticale située au premier tiers de l'arbre, qui semble être les restes d'un second tronc, constitue un point focal principal



Un bonsaï comprend 3 plans principaux, destinés à lui donner de la profondeur et une vue en perspective des éléments de sa composition. Dans le 1er plan s'inscrivent les branches basses et la cime, dans le second, le tronc, et dans le 3ème plan, les branches arrières. Ces plans sont serrés, mais une bonne gestion de ceux-ci, lors des travaux de mise en forme, crée l'illusion d'un arbre en trois dimensions, à l'égal de ceux en pleine nature.




Edité le 13-12-2011 à 17:13:17 par ginkgo




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4- EQUILIBRE ET DYNAMISME


Pinus pentaphylla – Jardin japonais – Jardins Albert Kahn – Boulogne-Billancourt (92)


Les notions d'équilibre et de dynamisme sont indissociables de la construction d'un bonsaï. A l'égal d'un arbre dans la nature, selon son espèce et ses propres conditions de vie: plaine, plateau, flanc de montagne, falaise, la structure du tronc, la position de la cime et des branches vont donner au bonsaï une expression esthétique, traduisant l'intention de son créateur, la plus à même de servir l’art du bonsaï.

L’implantation des branches par rapport au tronc, la direction donnée par la cime, permettent d’équilibrer l’arbre, lui donnant l’apparence d’une puissance tranquille ou au contraire lui conférant une vitalité dynamique.


A- la position de la cime et l'effet dynamique des masses foliaires

Le style le plus équilibré, en apparence, est le style Chokkan. Le tronc est strictement droit et les branches réparties de part et d'autre du tronc.

On peut pousser l’exemple avec une distribution des branches en arêtes de poisson. L’arbre est statique, équilibré, les branches s’étageant régulièrement le long du tronc, avec une longueur proportionnellement réduite, au fur et à mesure qu’elles approchent de la cime.
Dans l’exemple ci-dessous à gauche, ce mélèze s’inscrit dans le traditionnel triangle dévolu aux conifères.



Cependant, cet arbre ne présente que peu d’intérêt. Alors qu’une distribution de branches plus irrégulières rend l’arbre plus expressif (dessin de droite). Il faut chercher à obtenir des masses végétales inégales, par la variation des longueurs des branches, par les ruptures entre vides et pleins. Ainsi, même dans un style relativement statique, il se créer des rythmes, des accidents, des alternances de plans, permettant une lecture plus complexe de l’arbre.

Le dessin de pin suivant, toujours en style Chokkan, présente une allure naturelle. Les branches sont de longueurs irrégulières, la première branche indiquant clairement la direction de l’arbre, tout en définissant un espace vide principal (dessin d’après Abe Kurakichi)



Dans l’exemple suivant, un charme.
En A, l’arbre possède un léger mouvement vers la droite, à partir du tiers supérieur. La cime, en cohérence avec ce mouvement du tronc, est légèrement déportée à droite. La direction de l’arbre est théoriquement vers la droite. Le pot étant rond, la position de l’arbre est centrée, et rien ne vient infirmer ou confirmer une direction quelconque, pas même le nebari. Les masses foliaires sont relativement équilibrées.

Ce qui pose un problème car la première branche est à gauche, l’espace vide devrait normalement être à gauche de ce fait, dans une construction classique. La direction de l’arbre n’est pas clairement définie et son espace vide principal n’est pas immédiatement compréhensible.

Deux solutions théoriques pour rendre plus cohérent la construction de l’arbre, soit transférer une masse foliaire plus importante vers la droite, en développant la 1ère branche de droite pour définir un espace vide principal et affirmer une direction vers la droite (dessin B). Auquel cas il faut réduire la masse foliaire de la 1ère branche de gauche.
Autre solution : redresser le tronc, développer la 1ère branche de gauche, réduire la 1ère branche de droite et amener la cime légèrement vers la gauche, pour que espace vide principal et direction soit affirmés à gauche (dessin C).

Le transfert de masse foliaire suffit à rendre plus lisible l’arbre, désormais pourvu d’une stature attestée dans les deux cas.



En style Moyogi, l’équilibre des masses foliaires et la position de la cime, sont en relation avec le mouvement du tronc et l’effet souhaité. Toutefois la cime doit rester à l’aplomb du nebari, ce qui limite les possibilités d’expression dynamiques.

Le dessin du pin, ci-dessous à gauche, montre un arbre statique. Le dynamisme est représenté par les mouvements très accentués qui représentent un arbre ramassé sur des ressorts à l’image d’un serpent. Mais la position horizontale et centrée des masses foliaires, en font un arbre assis sur lui-même, sans non plus de direction marquée.

Le simple basculement des masses foliaires vers la droite donne déjà à l’arbre un dynamisme plus accentué, définissant du même coup une direction vers la droite. L’espace vide de droite devient plus clairement l’espace vide principal, à condition, toutefois, de décaler l’arbre dans son pot vers la gauche.



Les feuillus, d’une manière générale, sont plus statiques que les conifères. L’équilibre des masses foliaires est de ce fait plus facile à atteindre. Cependant, le jeu des vides et des pleins, le contraste et le rythme des mouvements à l’intérieur de l’arbre, qu’ils viennent du tronc ou des branches, affirment le caractère de l’arbre et suffisent à apporter une émotion esthétique certaine.

Ce yamadori de pistachier (Pistacia lenstiscus) exposé au Noelanders Trophy 2011 (photo Philippe Sarazin) exhibe les stigmates et l’empreinte des intempéries dans son milieu d’origine. Le caractère sauvage réside dans les bois morts et l’alternance de courbes et contre-courbes, l’étrangeté des fibres patinées et de l’écorce crevassée. Les masses foliaires servent d’écrin concentrique pour que le regard chemine sur les mouvements et accidents du tronc.



Le propriétaire de l’arbre a choisi la droite comme direction de l’arbre, mais l’espace vide de gauche pourrait être tout aussi intéressant et définir une direction vers la gauche, plus logique, à cause du second tronc en arrière plan orienté à gauche, et de la courbe très accentuée du tronc qui referme l’espace en dirigeant également le regard vers la gauche.

Autre exemple de feuillus, un érable palmé. Les branches sont bien étagées et réparties harmonieusement dans l’espace. Le deuxième tronc établit une rupture graphique par son orientation différente des branches, tout en définissant la direction de l’arbre vers la gauche. Les masses foliaires sont pratiquement confondues avec ce type d’arbre. Seuls quelques espaces vides sur la gauche viendront animer l’allure tranquille et placide de cet arbre.


Noelanders Trophy 2011 - photo Philippe Sarazin

B- Branche tirante, d’appui ou perçante

En style Shakan, lors de la construction de l’arbre, il est intéressant de bien connaître les possibilités offertes par la position des branches et des masses foliaires. Selon les cas, l’arbre gagnera en expression. Il suffira parfois de raccourcir ou, au contraire, de laisser s’allonger une branche et ses rameaux secondaires et tertiaires pour générer les masses foliaires nécessaires.

Les dessins d’un pin très simple, ci-dessous, montrent trois possibilités de construction à partir du même arbre.
A gauche, avec une 1ère branche à gauche, tirante, ainsi que celles placées du même côté, l’arbre semble jaillir comme une fusée. Il faut que les branches de droites soient plus courtes, et les branches de gauche serrées vers l’axe général du tronc, pour que l’effet visuel soit le plus dynamique possible.

Au milieu, la 1ère branche de gauche est supprimée et la branche de droite, devenant 1ère branche, est traitée en branche d’appui. Le déséquilibre apparent du fait de la suppression de la 1ère branche de gauche, augmenté par la réduction de la seconde branche de gauche, est compensé par cette branche descendante à la verticale, avec une masse foliaire à l’horizontale, figurant une main s’appuyant dans l’espace. L’arbre reste dynamique.

Dessin de droite, la branche de droite initiale est positionnée le plus à l’horizontal possible. La 1ère branche de gauche, tirante, demeure de longueur suffisante pour équilibrer les masses. Cette branche perçante doit être longue, traversant l’espace tel un javelot.



Pour obtenir un effet plus dynamique encore, la cime peut être légèrement décalée vers le côté opposé à la direction donnée par le tronc, ici vers la droite. L’espace vide principal est à gauche du tronc. Une petite branche venant de la branche tirante de droite fait naître un petit accident destiné à aviver l’espace vide principal.



L’exemple de ce mélèze est très significatif : branches tirantes longues, quasi parallèles au tronc, et cime légèrement orienté à droite, à l’opposé de la direction de l’arbre. L’effet dynamique est flagrant, malgré un tronc et un nebari imposants.


Noelanders Trophy 2011 - photo Philippe Sarazin

Autre exemple avec une branche d’appui. Cette dernière définit un espace vide principal plus complexe, en résonance avec la sinuosité du tronc et le bois mort du jin. La cime gagnerait à être redressée vers la droite pour fournir une expressivité dynamique plus forte.



Le mélèze de Pius Notter exposé à Saullieu 2011, avec une branche principale "perçante"



C- Cas des troncs doubles ou multiples

Lorsqu’un bonsaï comporte deux troncs, en style Sôkan, il est souvent d’usage de parler de tronc père et de tronc fils. Mais cette dénomination revêt une connotation un peu figée et réductrice, qui impose qu’un des troncs soit forcément plus haut et plus large que le second.
Or dans la nature, deux troncs peuvent aussi être jumeaux, frères en quelque sorte, si l’on poursuit cette analogie.

Quoiqu’il en soit, le bonsaï à tronc double ou triple apporte une autre dimension, une sorte de dialogue entre deux arbres partis de la même base, deux ou trois semis ayant fusionné, ou des branches ayant grandi ensemble à partir d’une même racine ou d’une souche identique. L’un et l’autre de ces tronc sont construits graphiquement ensemble, en résonnance l’un par rapport à l’autre.

L’érable ci-dessous offre au regard la finesse de sa ramification, les deux troncs ont des mouvements parallèles tout en s ‘éloignant l’un de l’autre. L’arbre le plus petit cherchant la lumière en s’écartant du tronc principal. Naturellement, aucune branche de l’arbre « père » ne vient concurrencer la cime du petit arbre, sauf une branche arrière qui remplit l’espace interstitiel.
Les cimes sont toujours construites dans la même direction. L’espace vide entre les deux troncs peut être enrichi d’une branche arrière très soignée, combinant point focal et point de fuite



Autre exemple, deux arbres exposés au Noelanders Trophy 2011 (Photos Philippe Sarazin)




Si dans la construction de l’arbre, la plus communément répandue, la cime du tronc principal domine la cime du petit tronc, avec le petit arbre placé devant, l’inverse est également possible, petit arbre derrière le grand arbre.

Le mouvement général de ce double pin ci-contre est dirigé vers la droite, mais le petit arbre est derrière, tout comme le chêne liège, plus bas, présenté par Salvatore Liporace à la convention EDG 2007.






Edité le 06-06-2012 à 17:06:33 par ginkgo




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Bashô Matsuo
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   Posté le 06-07-2012 à 17:55:25   Voir le profil de bossvert (Offline)   http://bossvert.net/index.htm   Envoyer un message privé à bossvert   

Hel'eau,

Les quatre parties de cet article sont téléchargeables sous forme de livret au format PDF.

1- LES STYLES EN BONSAÏ

2-PRINCIPE


3- PRINCIPES ESTHETIQUES


4- EQUILIBRE ET DYNAMISME




Edité le 05-09-2012 à 09:19:48 par bossvert




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