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 Wabi - Sabi

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ginkgo
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ginkgo
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   Posté le 20-05-2010 à 20:26:20   Voir le profil de ginkgo (Offline)   Envoyer un message privé à ginkgo   


Wabi-Sabi, une tentative d'approche


Auteur : Ginkgo-TORA
Copyright (c) 2010 Ginkgo-TORA

"Epuré dans sa moindre essence, wabi-sabi est l'art japonais de trouver la beauté dans l'imperfection et la profondeur de la nature, d'accepter le cycle naturel de croissance, de décrépitude, et de mort."
Tadao Ando architecte né en 1941 à Osaka



Soleil couchant sur la campagne


Pour un Européen, comprendre les notions de wabi et sabi serait comme faire fi de toute la culture hellénistique et des philosophies judéo-chrétiennes, qui ont fondé le système de pensée occidental depuis plus de deux mille ans. Admettre que le monde est régi par un ensemble de lois définies et doit être compris au travers d'explications rationnelles et scientifiquement logiques, est à l'antithèse du système de pensée oriental.

La vision du monde d'un point de vue japonais est axée sur la nature, dans une communion de beauté et de simplicité, en harmonie avec celle-ci. Dans le panthéon nippon, cette nature va de soi avec l'acceptation de son essence imparfaite et incomplète, en tant que valeurs spirituelles issues de la philosophie zen. L'homme et la nature sont imparfaits, la voie du zen permet à l'homme de l'accepter intuitivement et de se transcender par l'oubli de soi, grâce à une vie simple et détachée des biens matériels.

Pour tenter de comprendre l'esthétique japonaise, sous tendue par les notions de wabi et sabi, il convient de se replacer dans un contexte historique et philosophique.

L'art de vie japonais reflète un bouddhisme spécifique, qui prend sa source auprès de l'éveil du Bouddha Shâkyamuni en Inde. De son enseignement en Chine, naquit le zen inscrit dans le courant dit du Grand Véhicule, vers les 6ème et 7ème siècles après J.C.. Introduit au pays du Soleil Levant par Dôgen (1200-1253), le zen y devint au cours des siècles le principal des courants bouddhistes, selon les préceptes des écoles Mahayana.

La Voie du Thé
Les concepts de wabi et sabi peuvent être rattachés à la Voie du Thé, que Sen no Rikyu développa au XVIème siècle (époque Momoyama) dans son ultime aboutissement philosophique et esthétique. La cérémonie du thé, sous le nom de chanoyu, chado ou encore sado devint un rituel profondément enraciné dans les philosophies taoïstes et zen, codifié selon des principes d'harmonie, de respect, de pureté et de tranquillité. Il s'agit d'un art, d'une expression artistique au travers du geste accompagnant la cérémonie, des ustensiles utilisés, ceux-ci variant au fil des saisons. La Voie du Thé s'inscrit dans un ensemble esthétique complet et spécifique: de l'architecture de la maison de thé, du jardin qui l'entoure jusqu'au mobilier dépouillé et réduit à sa plus simple expression. Tout est conçu pour libérer et purifier l'esprit, dans une austérité volontaire préparant à la méditation, au-delà de toute construction intellectuelle.

Signification
Le wabi et le sabi sont distincts et à la fois complémentaires car se référant tous deux à la nature et son observation. Wabi signifie littéralement pauvreté mais recouvre en même temps les notions d'irrégularité, de dépouillement, d'imperfection et de simplicité de la matière. Sabi renvoie à la recherche de la beauté dans l'expérience de la solitude, jusqu'à la mélancolie, dans l'imperfection née des blessures du temps, dans le caractère éphémère qui affecte toute chose et toute vie. Ces deux concepts ensemble, réclame une disposition d'esprit empreinte de la même appréciation esthétique et philosophique où modestie, humilité, absence de prétention et détachement au monde, sont les attitudes requises dans la voie du zen.

Fukinsei : asymétrie, irrégularité
Kanso: simplicité
Koko: altérité
Shizen: sans prétention, naturelle
Yugen : profonde grâce, subtilité
Datsuzoku : libre, sans convention, sans limite
Seijaku: tranquillité

Ainsi le bol à thé sera simple, par exemple cuit au four raku, sans fioriture ni ornement, simple mais fonctionnel. La beauté de l'objet résidera dans ses proportions, dans sa texture ou la finesse de son grain, une touche d'irrégularité venant en souligner le caractère wabi.


Bol à thé en grès Raku noir - Morihiro Hosokawa


Cet automne-ci
Pourquoi dois-je vieillir
Oiseau dans les nuages

Bashô Matsuo


Wabi-sabi et bonsaï
La vision esthétique japonaise est indissociable d'une approche zen du monde, et la création artistique par l'intermédiaire du concept wabi-sabi, défend les mêmes valeurs exercées au travers des arts traditionnels: jardin, céramique, ébénisterie, tissage, calligraphie, bonsaï, suiseki, etc… L'art et l'artisanat ne font qu'un, sous un seul vocable: Katachi signifiant à la fois forme et fonctionnalité, mais dans une idée plus large où l'art est à la fois un processus de vie et d'expression de spiritualité, dans une relation intime de l'artiste à l'objet réalisé, comme de l'utilisateur à l'objet qu'il s'approprie.

Le bonsaï japonais ou chinois contient toutes ces caractéristiques, si difficilement compréhensibles pour un non initié. Pour nous autres occidentaux, à moins de poursuivre une quête spirituelle bouddhiste ou zen, cette démarche artistique peut paraître sinon obscure du moins s'affirmer presque inaccessible. Et pourtant, au cours des siècles, différents courants, religieux ou philosophiques ont traversé notre civilisation, prônant peu ou prou des vertus assez proches par certains aspects. Saint Augustin tout d'abord, puis plus tard la Réforme et le jansénisme, développeront une certaine moralité élevée, faite de rigueur et d'austérité vis à vis des excès de toute sorte, vilipendant le paraître à l'arrogance, et contre la vacuité et les vaines actions des puissants.

Le bonsaï est poésie. "C'est aussi une expression esthétique qui raconte une histoire et évoque une émotion" comme le souligne Morten Albek. Les maîtres japonais ne se considèrent pas comme artistes au sens occidental du terme, car pour eux il ne peut y avoir d'œuvre ni chef d'œuvre, dans la mesure où se serait prétention et fatuité, en totale contradiction avec l'esprit du wabi et du sabi.

L'arbre est un don de la nature, l'homme doit s'effacer et se borner à en révéler le caractère, la beauté simple et tranquille ou parfois sauvage, mais naturelle avant tout. L'homme est derrière l'arbre, pas devant. Nulle revendication ni postulat, dans la construction du bonsaï, mais la recherche de la perfection dans l'altération pieusement conservée d'une vieille écorce patinée par le temps, ou dans le placement apparemment désordonné des branches. La codification des styles, elle-même, n'est qu'apparence, un chemin qu'il faut emprunter ou savoir quitter pour sublimer la beauté d'un arbre âgé. Le temps fait son office pour effacer toute trace de l'intervention humaine; l'émotion naîtra au creux d'un shari, en suivant la courbe irrégulière d'une branche ou dans le jeu de la lumière traversant une frondaison.

Nous pratiquons le wabi et le sabi sans presque nous en rendre compte, par le respect que nous apportons à nos arbres, cherchant leur intrinsèque beauté, espérant la révéler et considérer les imperfections comme autant de valeurs. Sans doute nous faudra-t'il encore plus d'humilité et de patience, pour atteindre cette perfection imparfaite que les Japonais savent placer dans leur bonsaï jusqu'au raffinement. La contemplation solitaire de nos arbres, en ce qu'elle apporte de paix et de douceur, effaçant nos soucis, nous rapproche un peu de cette culture japonaise qui nous fascine tant.


Idéogramme - sûtra de l'Essence de la Perfection de Grande Sagesse
Maka hannya haramita shingyô


Pour aller plus loin, quelques ouvrages, hélas en Anglais:
- Wabi Sabi Suki - The essence of Japanese beauty - Itoh Teiji (1993)
- Wabi Sabi for Artists, Designers, Poets and Philosophers - Leonard Koren (1994)
- Wabi Sabi: the Japanese Art of impermanence - Andrew Juniper (2003)
- Living Wabi Sabi The true beauty of your life - Taro Gold (2004)
- Wabi Sabi Simple Create beauty, value imperfection, live deeply - Richard Powell (2004)



Un bel exemple pour illustrer ces notions de Wabi et Sabi dans la nature, un vénérable cade oxycèdre centenaire (Juniperus oxycedrus)

Photos de TORA



































Sources:
The Book of Tea (1964) By Kakuzo Okakura - http://www.gutenberg.org/files/769/769-h/769-h.htm
Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers Stone by Leonard Koren - Bridge Press

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[g]


Edité le 21-09-2010 à 18:20:05 par ginkgo




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Dans mon cœur, bien des choses...
Qu'elles aillent au gré
Des mouvement du saule.

Bashô Matsuo
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